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Darmstädter
Kalenderblätter Merck, 2006
Une caisse de résonance de l'artistique
Réflexions sur les photos de Mirko Krizanovic
Roland Held
« Comme si je n'étais pas la » : telle est l'impression que le photographe
Mirko Krizanovic aimerait que ses photos fassent sur le public. Quel
sens donner à cette phrase lapidaire, diamétralement opposée à l'approche
résolument individualiste d'un artiste conscient de sa valeur, et à
l'aura qui se dégage du style personnel d'une oeuvre d’art ? Le sujet
de prédilection de Krizanovic est l'individu. L'individu dans tous
ses états : que ce soit dans une grande ville allemande, perdu dans
une foule de passants pressés, en train de flâner ou de faire leurs
achats, ou bien dans un temple bouddhiste, loin de tout, en Asie centrale,
ou encore dans un camp où s'entassent des hommes et des femmes chassés
de leurs terres, dépouillés de leurs droits, ou meurtris dans leur chair,
dans un État d'Afrique ébranlé par la guerre. Quelle que soit la situation
où se trouve son sujet, ce photographe souhaite le laisser tel qu'il
est. Sa tâche ne consiste pas à provoquer ou à agencer les scènes qu'il
veut photographier. Elle consiste au contraire à attendre, patiemment
et en silence, l'instant adéquat, où s'offrira à son objectif – le
temps d'un moment fugitif, le plus souvent extrêmement bref – la scène
qui matérialisera l'aspect caractéristique d'une situation plus générale,
de manière éloquente et ciblée. Or, cet instant privilégié ne s'offrirait
jamais si le photographe donnait à ses modèles du monde réel l'impression
d'être un voyeur agressif, un parasite visuel. La méfiance initiale
doit d'abord Iaisser place, sinon à Ia confiance, tout au moins à
la tolérance, pour que s'établisse la relation directe, voire l'intimité,
recherchées par Krizanovic (et qui caractérisent ses meilleures photos).
Le contact avec les cultures étrangères, en particulier, exige un maximum
de tact. S'il est ressenti comme un intrus, le photographe aura du
mal à tirer des images captivantes de son appareil.
Et ce sont pourtant des images captivantes que doit
fournir un photo-reporter s'il veut toucher son public, à une époque
où celui-ci est submergé d'images, dont la valeur informative et réflexive
cède le pas à la quête du sensationnel.
« Les images ont le pouvoir de
se transformer en sensationnel. La mission du photo-reporter consiste
à transformer le sensationnel en photos », met en garde Walter Koschatzky
dans son livre « Kunst der Photographie » (L'art de la photographie).
Rien que le titre de cet ouvrage de référence donne une idée de la manière
dont les images de Mirko Krizanovic réussissent à toucher le spectateur
au plus profond de lui-même : qu'elles soient d'actualité, touchantes,
drôles ou bouleversantes, c'est finalement grâce à leurs qualités artistiques
et formelles que notre attention est durablement captivée. Premier instrument
: l'utilisation exclusive du noir et blanc, avec toutes les nuances intermédiaires
de gris. En ce faisant, l'artiste opte résolument pour l'abstraction,
propre à suggérer soit la vérité nue, soit son aspect magique. Il y a
ensuite le contrejour, filtré par l'enchevêtrement de cloisons et du
toit, ce qui lui confère cet aspect laiteux propre à métamorphoser le
bazar de Kunduz et ses visiteurs, photographiés avec une netteté sélective,
en un songe des mille et une nuits – même si nous sommes conscients du
fait que l'Afghanistan est encore loin d'être un pays pacifié et prospère.
Mirko Krizanovic s'y est rendu l'année dernière, en ne limitant pas so
visite aux sites civils « sécurisés ».Tout comme il s'est rendu à plusieurs
reprises, durant ces quinze dernières années, dans les pays de l'ex-Yougoslavie
déchirés par la guerre civile, ainsi que dans les républiques de l'ancienne
Union soviétique, plongés dans leurs propres crises et confrontés à des
problèmes d'adaptation. Et pourtant – contrairement à ses célèbres collègues
«photographes-soldats», comme Robert Capa ou James Nachtwey – il ne va
pas au-devant du danger. Ses photos sont convaincantes, même sans qu'on
y respire l'odeur du sang et de la sueur de l'angoisse. L'engagement
humaniste dont elles témoignent s'exprime souvent dans des scènes banales,
comme l'illustrent les douze photos sélectionnées pour l'édition de 2006
du calendrier de Merck. Deux exemples : sur le marché de Freetown, en
Sierra Leone, l'attitude amicale, décontractée, mais le regard vigilant,
des deux femmes qui bavardent, portant leurs marchandises sur la tête
; dans un car de voyageurs, sur la route de Casablanca, la sollicitude
avec laquelle la femme pose sa main tatouée au henné sur la tête de son
enfant endormi. Dans ces deux cas, l'artiste a cerné son motif en se
concentrant sur un détail de la scène. Mais quelle éloquence s'exprime
dans les mains, les yeux, les gestes et les regards ! Des détails apparemment
insignifiants, mais qui n'auront pas besoin de commentaires pour être
compris dans le monde entier…
La seconde photo évoqué, avec le contraste frappant
entre la mère vêtue d'un costume berbère traditionnel, et l'enfant habillé
à l'occidentale, d'un pantalon et d'une chemise bariolés illustre une
stratégie photo-artistique que Mirko Krizanovic affectionne : le contraste
thématique. Nous savons tous ce que la photo en noir et blanc est capable
de tirer du contraste entre le clair et le foncé entre le net et le flou.
Krizanovic maîtrise merveilleusement cette technique. Par exemple avec
le couple de danseurs de tango, qui ressortent sur le fond noir de la
scène ou bien avec la silhouette de la ramoneuse qui se détache contre
le ciel, au-dessus du toit en pente. Mais il arrive aussi que le contraste
inhérent à l'objet même (d'origine culturelle, temporelle ou autre ...)
soit déjà l'indice d'univers hétérogènes qui s'affrontent les uns contre
les autres. Le stand de tir recouvert de tôle ondulée a la Havane, qui
se greffe sur la noble architecture de rangée d'arcades, tel un furoncle
esthétique, n'a pas besoin d'autres commentaires pour nous faire appréhender
à la fois le caractère bariolé du communisme dans les Caraïbes, et la
misère économique de Cuba.
À un autre endroit, le photographe confronte
différents niveaux de réalité et d'attente, en une pointe humoristique
qui fait sourire, comme par exemple la rencontre d'une statue de bronze
sur son socle et d'un homme sur une valise devant le Federal Hall, à
Washington. Ou encore dans le motif de l' « image dans l'image », qui
montre des travaux de rénovation devant une exposition du peintre baroque
Guido Reni dans la galerie d'art Schirn de Francfort – l'association
de conceptions diamétralement opposées de ce qu'est « la peinture faite
dans les règles de l'art ».
Il ne suffit pas seulement d'un mélange d'intuition, d'expérience et de ce rien de chance
indispensable, pour qu'un photo-reporter déclenche son appareil juste au
bon moment et juste au bon endroit. Réaliser des photos qui « parlent »
au public implique aussi une approche particulière de la part du photographe.
« Je suis souvent allé là où mes collègues n'allaient pas », résume Mirko
Krizanovic, qui ne parle pas alors de ses voyages dans des pays lointains,
mais plutôt de son habitude de se rendre dans des endroits insolites, pour
en expérimenter l'effet. L'un des résultats de cette démarche est la photo
du funambule Philippe Petit avançant sur son câble tendu à la cathédrale
de Francfort, en 1994, photo qui n'a toutefois pas été prise sur la rive
droite du Main, mais – par téléobjectif – à partir de la rive gauche. On
précisera que cette photo a été le premier travail réalisé par Krizanovic
en tant que photographe indépendant, après qu'il eut été employé huit ans
au journal Frankfurter Allgemeine Zeitung, où Barbara Klemm et Wolfgang
Haut ont encouragé le jeune photographe, en l'aidant partout où ils le
pouvaient, et en lui prodiguant de précieux conseils. Avec sa photo du
funambule, Mirko Krizanovic se révèle être, une fois encore, un photographe
artiste soucieux de la forme : semblant à première vue déséquilibrée, la
composition fait apparaître une figure minuscule et fragile, qui contraste
avec l'édifice puissant; mais elle profite aussi de l'oblique des câbles
de stabilisation tendus vers le sol, dont l'angle aigu dialogue avec les
tourelles et pinacles médiévaux de la cathédrale. « On ne compose pas gratuitement,
il faut une nécessité, et l'on ne peut séparer le fond de la forme », confirme
Henri Cartier-Bresson, maître de la photographie du XXe siècle, fervent
défenseur de « l'instant décisif », et dont les idées sur le métier de
photographe rejoignent, dans leurs grandes lignes, celles de Krizanovic
alors que, par son âge, celui-ci pourrait largement être son petit-fils.
L'une de ces idées est la réticence à faire « dans l'art ». Dans le curriculum
vitae du photo-reporter Mirko Krizanovic, le mot « art » n'apparaît nulle
part. Nul doute que les séries de photos qu'il rapporte de ses missions
en Allemagne et à l'étranger, pour les sélectionner et les analyser, sont
des documents pris sur le vif. Et cependant, elles sont manifestement l'expression
du regard de l'artiste – comme nous l'avons montré à partir de quelques
exemples. On peut donc affirmer à juste titre que, dans le cas de Krizanovic,
le documentaire ne restreint pas l'artistique, mais en constitue plutôt
la caisse de résonance.
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